Rencontre avec Brigitte Lapouge-Déjean, auteure du livre « Mon jardin au naturel » aux éditions Albin Michel.

En publiant cet ouvrage « Mon jardin au naturel« , Brigitte vous propose de comprendre ou réviser les bases essentielles du travail au jardin en étant « ancrés les pieds et les mains dans la terre ».

Ancrée dans la terre, Brigitte l’est depuis toujours. Issue d’une famille d’agriculteurs, elle a passé son enfance dans le jardin de sa grand-mère, riche de ses enseignements et de ceux de la nature.
Jeune adulte, elle part à Toulouse pour des études de lettres et y rencontre son mari, paysagiste. Tous deux réalisent rapidement qu’ils veulent construire leur vie avec la nature et s’installent à la campagne , en Dordogne.

« Nous nous sommes installés à la campagne alors que tout le monde partait en ville ! C’était un projet un peu fou, mais évident. »

Alors que son mari met en place sa société de paysagiste, le magazine « les 4 saisons du jardinage » voit le jour. Premier magazine consacré au bio dans le jardin, Brigitte est une lectrice assidue et adresse régulièrement des courriers à la rédaction pour leur faire part de ses remarques et expériences sur le terrain. A tel point qu’un jour le rédacteur en chef l’appelle pour lui proposer de tenir une rubrique !
Le jardin bio que Brigitte et son mari sont alors en train d’aménager sur leur terrain devient le lieu d’expérimentations pour ce magazine puis de nombreux ouvrages par la suite (Brigitte est l’auteure d’une trentaine d’ouvrages spécialisés).

« Le sol de notre terrain était stérile, pauvre, sec et aride. Il a fallu recréer ce sol. Nous aurions eu une bonne terre, cela ne nous aurait pas poussés à faire toutes ces expérimentations. »

Aujourd’hui ce jardin fait deux hectares. Pour son engagement écologique, il est classé « Jardin remarquable » depuis une quinzaine d’années et est ouvert au public. Vous pouvez visiter toute l’année les Jardins d’Albarède.

Photo : Serge Lapouge

Découvrez la passion de Brigitte et ses précieux conseils à travers ses réponses à quelques questions :

Au delà de conseils pour jardiner, ce livre apprend à mieux jardiner. Pouvez-vous nous dire pourquoi et comment ?

Il faut rendre à la terre ce qu’elle va nous donner. Un jardin familial bien pensé peut amener à une certaine autonomie alimentaire mais pour cela il faut respecter le sol qui nous nourrit. Penser, dès le départ au respect de la biodiversité dans son jardin, son potager. Attirer les insectes et les diversifier. Par exemple, il ne faut pas juste acheter des larves de coccinelles et les lâcher à proximité des pucerons pour qu’elles les exterminent. Plantez des ombellifères, alliées des coccinelles, pour que ces dernières se reproduisent. Tolérez la présence de quelques pucerons puisque, sans eux, les coccinelles manqueront de nourriture.
Acceptez les mauvaises herbes et les insectes. Il faut changer notre regard sur le jardin. Le penser comme un ensemble, avec ses équilibres, ses atouts, en profiter et s’appuyer dessus pour ses cultures.

Photo : Serge Lapouge

Au fil des pages, vous incluez régulièrement les enfants dans les diverses activités au jardin. J’ai notamment beaucoup aimé cette phrase « transmettre aux enfants l’amour de ce patrimoine que représentent les arbres ». Avez-vous quelques conseils et astuces à donner aux parents qui souhaitent créer leur jardin en incluant leurs enfants dans l’aventure ?

Il faut faire confiance aux enfants et s’appuyer sur leur imaginaire. Ne leur imposez pas de tâches ingrates et de planning rigoureux. Incluez-les dans les tâches ludiques comme le soin des arbres avec un badigeon d’argile en expliquant que prendre soin de l’écorce de l’arbre c’est comme prendre soin de notre peau.
Faites-leur vivre le jardin comme une aventure ! On peut construire des abris, apprivoiser leur peur des petites bêtes en fabriquant des maisons à insectes et autres cabanes à lézard. Vous trouverez dans le livre de nombreux DIY pour fabriquer un hôtel à insecte, un nichoir à oiseaux, un gîte pour hérisson, un abris pour crapaud… à réaliser avec des matériaux naturels glanés dans le jardin ou lors de balades en forêt.

Donnez tout de suite aux enfants une vision globale du jardinage en connectant les différentes étapes entre-elles :

  • quant ils désherbent un petit carré de potager, c’est pour tout de suite mieux replanter
  • quant ils participent à une récolte de pommes, c’est pour cuisiner une bonne tarte dans la foulée…

Les enfants ont aussi beaucoup à nous apprendre par leur regard sans tabou ni préjugé. Pour eux un pissenlit est une jolie fleur, pas une mauvaise herbe. Cela permet de nous interroger sur nos automatismes et nos acquis.

Avez-vous un souvenir d’enfance lié au jardin ?

L’abondance sans limite du jardin de ma grand-mère ! Cueillette de fraises miraculeuse et bouquets de fleurs à volonté… Quand on est enfant cela nous semble normal, mais en devenant adulte, on se rend compte du petit miracle que c’est de réussir à cultiver la terre. Le jardin de nos grands-parents est un patrimoine. On a petit à petit perdu ce sens inné du jardin. Heureusement les nouvelles méthodes comme la permaculture et les motivations écologiques des nouvelles générations nous font retrouver ces savoir-faire.

Quels conseils donnez-vous au jardinier débutant et néophyte ?

Je croise régulièrement des visiteurs dans mon jardin qui me disent « pour l’instant, je regarde des vidéos et quand je serai prêt je me lancerai. » N’attendez pas ! Soyez beaucoup plus instinctifs et n’ayez pas peur de vous planter 😉
Il n’existe pas de méthode préconstruite au jardin. La classification des méthodes de cultures a tendance à créer des « chapelles » qui ne sont pas forcément dynamisantes pour les néophytes qui se retrouvent noyés dans une technicité complexe et cherchent à tout prix la réussite de leurs cultures.
La première réussite, c’est de prendre du plaisir à faire du jardin ! Il faut tenter plein de choses différentes pour en réussir certaines. Ce n’est pas grave de rater des essais de culture.

Photo : Serge Lapouge

Dans quels outils conseillez-vous d’investir en priorité ?

Tout ce qui gratouille ! Il ne faut pas retourner le sol pour le travailler, mais l’aérer. Privilégiez donc une grelinette, une griffe ou une serfouette.
Un composteur en bois est aussi important à avoir dès le début pour produire votre propre terreau au fur et à mesure des années.
Enfin le sécateur fait aussi partie des outils de base. Pas besoin d’en avoir beaucoup plus !

Un débutant aura tendance à être rassuré à l’idée d’acheter ses plantes en semi plutôt qu’en graine, pourtant, vous préférez partir de la graine, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

En partant de la graine, on acquiert des apprentissages et de la liberté.
Les plants vendus dans le commerce sont souvent issus de grosses productions très assistées (arrosage intensif, fertilisants…) et pas forcément adaptés à tout type de terrain. Ces plants se sentent donc un peu perdus lorsqu’ils arrivent dans votre jardin et ont parfois du mal à s’acclimater. D’autre part, les semis sont de plus en plus chers et ont parcourus des kilomètres avant d’arriver chez vous. Alors que les graines sont faciles à récolter, elles se replantent, se partagent entre jardiniers… C’est un patrimoine à conserver, à cultiver et à partager. On connaît ainsi la vie de nos plants dès le début, on peut adapter leur culture à notre région, notre terre, revoir ses bases, se poser les bonnes questions, échelonner ses plantations…
Les graines permettent de reprendre la main sur notre alimentation et de fonctionner en circuit court et économique.

Votre ouvrage recense de nombreuses plantes utiles au jardin, pouvez-vous nous en sélectionnez quelques unes sur I MAKE et nous dire leur utilité ?

Parmi les plantes utiles, les aromatiques sont faciles à utiliser. Plantez de l’aneth, de la coriandre et du persil. Laissez quelques-uns de leurs plants monter en fleurs. Ces dernières vont attirer les insectes qui luttent contre les nuisibles.
Avec la menthe, le basilic et la rhubarbe, préparer des infusions que vous pouvez pulvériser dans le potager pour éloigner chenilles et pucerons. A la saison des papillons, ces infusions vont troubler leurs repères olfactifs et éviter qu’ils s’installent sur les plantes et dévorent leurs feuilles où ce n’est pas souhaité (comme au potager ou sur les arbres fruitiers).
Enfin les mélanges de graines pour prairie fleurie, en plus d’êtres esthétiques, sont des espèces parfaitement accueillantes pour les pollinisateurs en bordure de potager et au pied des arbres.

Pouvez-vous me dire quelques mots sur l’association ASPRO_PNPP citée en fin d’ouvrage ?

L’association pour la promotion des préparations naturelles peu préoccupantes a été créée par Jean-François Lyphout lors de la première guerre de l’ortie. Elle vise à faire avancer la loi pour que des préparations entièrement naturelles, comme l’extrait fermenté de consoude, de bardane, de prêle sortent de la classification « phytopharmaceutique » et des protocoles longs et complexes que cela engendre pour leur homologation. Ils pourront ainsi être accessibles au plus grand nombre en remplacement des produits chimiques dont l’interdiction prend forme petit à petit. Le chemin à parcourir est encore long pour faire changer ces lois.

Parmi vos réalisations, y en a-t-il une qui vous a particulièrement marquée ?

Mon premier purin de consoude ! De la famille de la bourrache, les feuilles de consoude macérées sont un engrais 100% naturel dont les bienfaits sont tout de suite visibles ! J’ai vu les feuilles reverdir et mes plantes se renforcer à vue d’œil. Très économique, un seul pied de consoude permet de produire l’engrais nécessaire à l’entretien d’un jardin moyen.
Cet exemple traduit la réelle possibilité d’autonomie au jardin, de ne plus avoir à faire intervenir de produits extérieurs et de rester en circuit court.

Quels sont vos projets à venir ?

En ce moment je m’intéresse au rôle écologique des plantes à fleurs dans nos jardins.

Photo : Serge Lapouge

J’étudie aussi comment s’adapter aux changements climatiques :

  • Trouver des espèces nouvelles au potager et au jardin d’ornement pour s’adapter à la canicule et à la sécheresse, qui sont deux soucis différents.
  • Remplacer le gazon par de la prairie plus réfléchie, plus sobre et plus utile en terme de biodiversité
  • Ne garder l’eau que pour l’essentiel
  • Comment augmenter la quantité d’humus dans le sol afin de stocker l’eau
  • Utiliser plus de paillages différents pour conserver l’humidité
  • Etudier des semis d’arbres qui savent s’enraciner profondément…

« Le jardin évolue avec ces nouveaux enjeux. Jardiner est un perpétuel apprentissage, riche en partage de connaissances et je trouve très réjouissant de voir combien les nouvelles générations intègrent tous ces paramètres dans leur appréhension de la nature. »

Découvrez la collection « Je fais tout moi-même » aux Éditions Albin Michel, dont I MAKE est partenaire.

Cette interview a été menée par Bleu de Sienne.